LES ÉCRITS

DE BERTIL GALLAND

les sept môles

ou la boîte de Pandore

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«LES SEPT MÔLES,
POSTFACE EN OUVERTURE AUX AUTRES ÉCRITS»,

PARUE DANS LES PÔLES MAGNÉTIQUES (extrait)

Voici venu le temps d’ouvrir la boîte de Pandore. J’en distribue le contenu de notes, portraits, chroniques et récits en sept môles qui représentent, après les années de jeunesse décrites dans Les Pôles magnétiques, une vie de voyageur reporter, de compagnon éditeur, de vagabond encyclopédiste. Combien il fut pressant d’écrire ! Mais en ce parcours en montagnes russes, un livre, paraissant en même temps que celui-ci, se distingue de tous les autres : il contient des poèmes d’amour. Traduits du suédois et réédités, ils accompagnent, dans le pays de ma mère, l’évolution en trois siècles des rythmes et des styles. Ils expriment en vérité des passions éprouvées en tout temps en tout lieu. Ce volume de poésie fait aussi place, en version française et en première édition, à deux œuvres complètes d’auteurs d’aujourd’hui qui me sont chers : Lars Gustafsson, l’un des poètes suédois de la plus contemporaine fraîcheur, et, en face du texte anglais, le chant d’un Américain à découvrir, William Barletta.

Reparaîtra plus tard, autre môle dans le domaine de la création littéraire, le roman vrai de Luisella, l’Italienne dont le visage, peint à Paris par mon arrière-grand-père suédois, ne cessa de constituer une énigme pour ma famille nordique. Simultanément paraîtra Une aventure appelée littérature romande, suite de la lutte et des joies partagées avec les poètes de mon propre pays.

Dans tous les domaines où nous nous engagerons, on ne cessera de flairer, non la rose ou le réséda, mais l’odeur huileuse de l’encre, des monotypes, linotypes et rotatives, car j’ai appartenu au milieu des journaux, de l’édition, des imprimeries, des caractères de tous registres, garamond, times, helvetica, didot, frappés sur des rames et des rouleaux.

Ô papier lisse et vide qui enivre, ô matière envahissante, si vite froissée !

Ô morasses, manuscrits au fond des besaces, tantôt sainte substance, car certaines phrases lues ne seront jamais oubliées, tantôt cataracte de banalités, considérations minables, coquilles et vaines paroles aussitôt emportées par le flux d’une époque. Je fus l’un des acteurs stipendiés de ce grand déversement.

Les Pôles magnétiques ont narré la lente découverte de ma terre natale, mais aussi les premiers parcours d’un continent. Après quoi je n’ai cessé d’y pérégriner du Nord au Sud. Et sur l’axe Est-Ouest j’ai fréquemment traversé le sinistre rideau de fer jusqu’à son déchirement prodigieux. Ce livre-là sera L’Europe des surprises.

La Suisse, en dehors de ses écrivains, foisonnera dans un autre volume consacré aux Lieux et figures d’ici. Y apparaîtront des personnages aujourd’hui légendaires, hommes publics pleins d’assurance, Georges-André Chevallaz, Pierre Graber, Jean-Pascal Delamuraz, ou le généreux Pierre Arnold, patron de la Migros en qui, né sous le signe du lion, on sentait une carrure d’homme d’Etat. Mais on trouvera à côté d’eux des chercheurs, des médecins, des journalistes, bon nombre de solitaires qui m’inspirent de la sympathie, et des femmes, elles, évidemment, avec leur audace intérieure, l’autre moitié du ciel, comme Lélo Fiaux qui afficha son droit à la spontanéité parmi des hommes-peintres au pinceau tellement plus retenu que le sien. Ils disaient : maîtrisé. Elle ne craignit pas, en sa vie privée à Rome, d’être l’amante de Moravia qui ne voulut pas, tels sont ces messieurs, qu’elle garde l’enfant qu’elle a fini par attendre de lui. Ah ! quelle indépendance de parcours chez Lélo, et que dire de l’intraitable Ella, qui à cheval, à pied, à ski sillonna l’Asie la plus désertique et fit entrer le nom de Maillart dans la saga des explorarices. Mémorables dames !

Musique ! A son propos, nous verrons au travail un luthier, Pierre Gerber, au service des plus grands violonistes du monde. Foi ! Nous saluerons un maître de la dévotion à contre-courant, Maurice Zundel, penseur, ascète nourri de pommes de terre et prêtre mis à l’écart.

Il m’a plu d’observer dans l’Helvétie de la politique et des arts l’émergence de petits groupes actifs comme surgissent et s’élèvent dans la forêt, rompant avec la monotonie des fûts alignés, les fourmilières entourées de pistes, fécondité sociale de biotopes marginaux. Vous est-il arrivé de jeter votre mouchoir grand ouvert sur l’un de ces tièdes amas d’aiguilles de conifères ? Le tissu s’imprègne aussitôt d’un acide âcre et tonique. Les fourmis crachent et c’est la vie, leur existence chimique, leur stratégie en mouvement qui vous saisit au nez. Il guérit les rhumes.

Se dresseront dans le livre suivant non plus deux fourmilières – encore que… – mais deux immensités face à face, deux Régions cardinales, les Etats-Unis et la Chine. Deux puissances, deux civilisations, deux forteresses latérales rapetissant l’Europe, deux questions qui nous sont gigantesquement posées sur la société, sur l’économie, sur la culture, sur notre vie intérieure. Deux nœuds de synapses dans ma tête.

Et puis il y eut Les Guerres du Sud, continents écrasés de chaleurs tropicales. Cet hémisphère nous défie aussi. Les peuples colorés et oubliés prirent conscience de leurs pouvoirs dans les années de mes premiers reportages, avec soulèvements multiples contre le colonialisme, coups d’Etat, famines, révolutions et conflits armés qu’au titre d’envoyé spécial d’un journal vaudois j’eus mission de décrire en plus des événements du terroir. Voir des batailles, le sang couler sous les chenilles des tanks, les morts ? Nous savons par Stendhal que le jeune Fabrice eut beau se trouver à Waterloo : du champ de la défaite il n’aperçut pas grand-chose, mais son cœur découvrit là des raisons de battre. Je dirai ce que j’ai vu.

Telle est donc la géographie que je compose par mes tas de débris, avec strates et voussures. Mais dans les horizons esquissés il manque encore un monticule. Sur la trame des événements, ne convenait-il pas aussi de recueillir, accrochés ici et là, la caresse d’un geste, les nodosités cocasses, une intonation surprenante, un aboiement, bref, la matière secrète des jours ? Quelle pauvreté, dans notre agitation verbeuse, si nous ne saisissons la chance de savourer l’instant, un visage, un rai de lumière, un vide qui livre l’espace à la musique du monde, un détail dans les inépuisables variations des langues et des mots ! Et quelle négligence si, préoccupés par les tracas humains, nous oublions les animaux, nos frères à la poursuite tenace de leurs instincts ! Et quelle lassante solennité dans la succession de nos travaux si nous omettons de rire de la drôlerie des choses ! Les langues, les bêtes, les choses, je fais vœu de rappeler cela.